Mon objectif, c’est de faire comprendre que ce n’est pas le diable

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À l’occasion du 15 août, de nombreux Parisiens ont comme chaque année déserté la capitale. Rue Beaubourg, non loin de la station de métro Arts et Métiers, les bars et restaurants peinent à remplir leurs terrasses d’ordinaire surchargées. En face d’un bâtiment du ministère de la culture, un échafaudage masque presque la vitrine du Unicorners Café & Coworking.

C’est pourtant ce lieu, prisé des auto-entrepreneurs habitués à télétravailler face à leur café glacé, qu’ont choisi Marie et Thomas (leurs prénoms ont été modifiés) pour dresser leur camp de base temporaire. Installés à une grande table sur laquelle trône une sphère métallique intrigante, ils sont tous deux prestataires du projet de cryptomonnaie Worldcoin.

Toute la journée, ils patientent face à leurs ordinateurs dans l’espoir de voir débouler un passionné de monnaies virtuelles enclin à se faire scanner les iris. L’initiative, menée par le CEO d’OpenAI Sam Altman et son associé Alex Blania, consiste en effet en l’attribution, par le biais de données biométriques, d’une « preuve d’humanité » numérique dite World ID et de tokens Worldcoin (WLD).


« Prouver qu’on est unique, qu’on est humain »


Mais les curieux ne se bousculent pas au portillon, ce lundi 14 août. « On a eu au moins un rendez-vous ce matin », indique vaguement à L’Usine Digitale Thomas, qui refuse de donner des informations précises sur le nombre de personnes inscrites en France depuis le lancement officiel de Worldcoin, le 24 juillet dernier. D’après le site web du projet, ils sont plus de 2,2 millions à travers le monde.

Loin de la frénésie des premiers jours, la cadence française a fortement diminué au mois d’août. « Un gros pic et une belle descente », résume encore Thomas, engagé comme prestataire de services. Payé à l’heure et recruté suite à une candidature en ligne sur la plateforme du projet, il est l’une des « cinq ou six » personnes qui se relaient, d’un lieu à l’autre, pour assurer les inscriptions.



C’est dans un espace de coworking situé rue Beaubourg à Paris qu’ont posé leurs valises (et leur orbe) les prestataires français de Worldcoin. Ils y resteront jusqu’à la fin du mois d’août.



 


Avec Marie, qu’il rencontrait ce jour-là pour la première fois, ils proposent donc des créneaux de rendez-vous toutes les demi-heures, répertoriés en ligne. Lorsqu’ils se présentent (« certains ne viennent pas »), les intéressés se voient exposer les détails du projet avant d’apposer leurs rétines contre un globe d’à peu près 15 centimètres de diamètre, couleur gris métallique. Ce qu’Altman a baptisé un « orbe ».

Une fois le scan des deux yeux effectués, l’utilisateur obtient un identifiant unique qui lui permettra, à terme et en théorie, de se connecter à de multiples services. C’est grâce à ce système, assurent Marie et Thomas, que l’on pourra demain « prouver qu’on est unique, qu’on est humain ». Face à l’essor de l’intelligence artificielle, auquel il participe activement, le patron d’OpenAI redoute en effet un futur dans lequel il sera complexe de se distinguer des machines. Il espère contrer cette prévision avec le World ID, sa « preuve d’humanité », en convaincant des entreprises de l’accepter comme système d’identité numérique.


De nombreuses interrogations sur les données


La dimension monétaire, basée sur la blockchain Ethereum, semble ainsi presque secondaire. Elle n’est d’ailleurs à ce stade pas le point d’attention principal des quelques régulateurs à l’international qui se penchent sur le projet. La collecte et le stockage de données biométriques concentrent en effet la plupart des inquiétudes. Le 2 août, le gouvernement kenyan a ainsi interdit les inscriptions au service de Sam Altman après avoir été alerté par l’autorité de protection des données du pays.

La France aussi mène l’enquête, a communiqué la CNIL le 28 juillet. L’organisme soupçonne une légalité « douteuse » de la collecte et des conditions de stockage des données biométriques. Opérée à la fois par la start-up Tools for Humanity, basée à Berlin, et par la Worldcoin Foundation, une entité immatriculée dans les îles Cayman, l’initiative peine jusqu’ici à rassurer ses détracteurs, parmi lesquels figurent de nombreux détenteurs de cryptomonnaies plus traditionnelles.

Depuis le lancement officiel, après un démarrage en beta qui a duré plusieurs années, Sam Altman a lui-même reconnu que sa technologie de scan de l’iris était un « facteur d’irritation évident ». S’ils se refusent à « aller chercher les gens » pour faire la promotion du projet, ses prestataires français prêchent une transparence complète vis-à-vis de la gestion des données pour rassurer leurs éventuels clients. « Mon objectif, c’est de faire comprendre que Worldcoin, ce n’est pas le diable et que ça n’aspire pas toutes vos données », fait savoir Thomas, qui estime qu’une personne sur quatre vient le voir « juste pour poser des questions ».

« On laisse le choix à l’utilisateur de supprimer les images de ses iris », poursuit-il, précisant que, dans le cas contraire, les données cédées serviront à « améliorer l’intelligence artificielle de Worldcoin ». Il invoque le concept de cryptologie « zero-knowledge proof », dit ZKP, sur lequel s’appuie l’utilisation pratique du World ID. « Chaque fois que vous voulez prouver que vous êtes une personne unique [par exemple lorsqu’on souhaite se connecter à un service ou payer], votre World App génère un ZKP qui prouve que vous connaissez le secret d’un engagement d’identité, sans révéler lequel », lit-on sur le site du projet. En d’autres termes, les données biométriques ne sont jamais révélées à des organismes tiers.


Grands secrets et petites déconvenues


Un concept que les prestataires français de Worldcoin semblent s’appliquer à eux-mêmes, tant ils ne veulent rien dévoiler sur leurs propres identités. Impossible d’écrire leurs véritables prénoms, d’en connaître davantage sur leurs activités parallèles (Marie dit seulement qu’elle « s’intéresse à la crypto depuis deux ou trois ans ») ou encore de savoir avec quelle entité ils ont conclu un contrat de prestation de services. « Je ne m’avance pas », bafouille Thomas, méfiant.

Du reste, en pleine pause aoûtienne, les deux Français semblent parfois peu à l’aise avec la technologie dont ils vantent les mérites à longueur de journée. Ils hésitent sur le nombre de tokens versés gratuitement aux nouveaux inscrits : « Je crois que c’est 8 ou 10, mais ça change tout le temps », dit le jeune homme en consultant son téléphone. Il n’est pas non plus au fait du grand projet de Sam Altman, pourtant cité dès le premier paragraphe du livre blanc de Worldcoin, à savoir celui d’y adosser à terme une espèce de revenu universel d’existence piloté par l’intelligence artificielle.

L’organisation des rendez-vous a, elle aussi, connu des péripéties. La semaine passée, les prestataires ont changé de quartier général, passant du Level Coworking Café au Unicorners Café & Coworking. Mais le déménagement ne s’est pas fait sans encombre. Pendant plusieurs jours, le site officiel renvoyait pour les rendez-vous parisiens vers le Titi Palacio, un restaurant avec lequel l’équipe négociait mais qui n’avait pas encore donné son accord. Si bien que ses serveurs, rencontrés par L’Usine Digitale le 8 août, étaient contraints de refouler des individus intéressés par le projet, les prestataires n’y étant pas installés. Le lendemain, alors que ces derniers s’étaient rabattus sur leur actuel quartier général, leur orbe était en panne.

S’ils estiment aujourd’hui que la cryptomonnaie et son ZKP vont « révolutionner le monde », Altman et Blania visant les deux milliards d’inscrits dans les années à venir, il semble que le sort de Worldcoin pâtisse encore largement d’un manque de professionnalisme et de transparence que même les plus fidèles défenseurs des monnaies virtuelles rejettent. Le fondateur américain d’OpenAI sera-t-il d’ailleurs en mesure d’assumer de telles ambitions sans une adoption aux Etats-Unis ? Méfiant sur les cryptomonnaies depuis la chute de FTX, le pays a complètement interdit le service. Et il se pourrait qu’il soit rejoint par de plus en plus de territoires, à mesure que les enquêtes internationales avancent.

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