Le blaireau construit des forteresses souterraines sur plusieurs siècles

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Ça y est. La grisaille épaisse et la pluie froide d’automne ont laissé place à l’hiver. Même si les températures restent douces pour la saison, le givre s’invite le matin sur les pare-brises des voitures et les arbres sont tous nus, sans leurs feuilles. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais moi, ça me donne envie de me pelotonner dans une couverture avec un bon chocolat chaud ! Il existe, dans nos bois et nos campagnes, un animal discret, qui adopte à peu près la même stratégie pour résister au frimas. À cette période de l’année, il y a peu de chances de le croiser mais si tu es paré(e) pour attendre sans bruit dans le froid, on peut partir à sa rencontre. Allez, hop ! Gants, bonnets, doudounes, nous voici armé(e)s pour lui rendre visite !

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Un peu ours, taupe et sanglier…

Notre héros du jour a toujours fait partie du paysage de la faune européenne, mais il est si rare de le croiser en plein jour et son comportement est tellement discret, que l’on trouve finalement peu d’informations sur lui au cours de l’histoire. Il faut dire qu’il passe la majorité de son temps sous terre. Enfonçons-nous dans les bois pour accroître nos chances de le rencontrer, mais fais attention en me suivant, le sentier est irrégulier ! Dans les textes anciens, on peut parfois le voir comparé à d’autres animaux des bois et forêts, dont il partage certaines caractéristiques. On le surnomme le petit ours des campagnes, à cause de sa silhouette rondouillarde. Il est également doté de puissantes griffes qui rappellent celles de l’ours, ou bien de la taupe, dont je t’ai déjà parlé, et qui est, elle aussi, une sacrée ingénieure des sols ! Enfin, parce qu’il fouille et retourne la terre de son museau pour trouver sa nourriture, les humains l’associent parfois au sanglier.

Et pourtant, le blaireau d’Europe, puisque c’est bien de lui qu’il s’agit, n’est ni un ours, ni une taupe, ni un sanglier ! De son nom latin Meles meles, c’est en réalité l’un des plus grands mustélidés, la famille qui comporte la belette, le putois, la loutre ou encore la fouine. Si ses cousins, cousines sont bien souvent des petits prédateurs agiles, rapides et bondissants, au corps allongé, il n’en est rien pour notre blaireau. Trapu, il est bien ancré sur ses courtes pattes noires et plutôt pataud. Il pèse en moyenne 12 kilos mais les plus gros individus peuvent atteindre les 20 kilos, pour une longueur de 80 à 90 centimètres, depuis sa truffe jusqu’au bout de sa queue touffue. Son corps est massif, bien reconnaissable à son pelage gris argenté qui luit sous la lumière de la lune.

Son masque de cambrioleur le rend très reconnaissable : sa face toute blanche porte deux bandes noires qui partent de son museau, recouvrent ses yeux et ses oreilles, avant de se fondre dans le gris de son dos. On pense que cette drôle de peinture de guerre lui a valu son nom anglais de badger. Le mot badge désignait l’écusson des chevaliers, bien visible même de loin, terme que l’on utilise d’ailleurs toujours aujourd’hui en français pour désigner une étiquette plastifiée.

Je parle, je parle, mais il vaut mieux se faire discrets si l’on veut avoir une chance de le voir avant qu’il ne nous repère. Tu vois ce petit chemin dégagé qui tortille entre les arbres ? C’est notre ami blaireau qui l’a tracé. Il est si propre et bien ordonné qu’on penserait que ce sont les humains qui l’ont aménagé.

Nous ne sommes plus très loin de l’entrée principale du terrier. Pour éviter de nous faire repérer, il est essentiel de nous placer face à la brise, pour qu’elle emporte notre odeur au loin plutôt que vers l’entrée du terrier. Petite astuce : tu peux mouiller le bout de ton doigt pour sentir la direction du vent et ainsi te placer face à lui. Car si le blaireau n’a pas franchement une vue de lynx, il a l’ouïe fine et surtout, il a un super nez ! Si l’on se place au mauvais endroit, il va nous sentir, et refusera de sortir. Et s’il nous entend, aussi. Parlons moins fort et installons de quoi se cacher. Déplions la grande toile brune que j’ai amenée. Et maintenant, le plus compliqué, ça va être de se caler confortablement et de ne plus bouger. J’espère que tu as bien chaud. Le crépuscule est dans une heure, c’est notre meilleure chance d’apercevoir la famille blaireau ! 

Une forteresse souterraine qui traverse les siècles

Tiens d’ailleurs, regarde aux jumelles. Tu vois le trou sombre entre les racines de ce grand chêne ? C’est l’entrée principale du terrier. On appelle « gueules », ces différents accès. La terre est aplatie juste en contrebas, comme si elle avait été méticuleusement balayée, ce qui indique qu’il y a du passage régulier ici. Là-dessous, c’est tout un labyrinthe de galeries, de chambres et de couloirs, qui plongent à plusieurs mètres sous le sol. Certaines sont des impasses, d’autres mènent à des chambres privatives, d’autres encore à des dortoirs où les membres de la famille se retrouvent et se tiennent chaud !

En moyenne, un terrier compte une dizaine d’entrées, mais en Angleterre, où les blaireaux sont plus nombreux qu’en France, des naturalistes ont déjà observé des terriers qui comportaient plus de 100 entrées différentes ! Mais toutes ne sont pas utilisées en même temps. Certaines s’abiment, se bouchent… ou ne servent qu’en sortie de secours. Notre blaireau rénove, entretient, et creuse toujours de nouvelles annexes à sa demeure. Il modèle le sol et déplace des tonnes de terre lors de ses aménagements. Et tout ça, sans pelleteuse ! Comme il est du genre casanier, c’est facile de le trouver : il habite toujours au même endroit. Et ce, pendant plusieurs générations, soit parfois pendant plusieurs centaines d’années. De vrais châtelains à travers les âges et les époques, nos blaireaux ! 

S’ils vivent dans des demeures luxueuses et raffinées, les blaireaux sont moins regardants quant à leur menu : ils mangent de tout ! Comme on les trouve dans tous les types de milieu, des prairies aux bosquets, en passant par les champs et les forêts, ils profitent de tout ce qu’ils trouvent à portée de leur nez surentraîné. Ils raffolent de lombrics, de larves de hannetons et d’autres invertébrés, ce qui rend de sacrés services aux agriculteurs, qui se retrouvent ainsi débarrassés des ravageurs. Ils dégustent aussi volontiers d’autres animaux, comme les crapauds, serpents, œufs et oisillons, petits rongeurs et lapereaux. Mais les blaireaux ne sont pas des carnivores, ils ont également à leur menu céréales, fruits, feuilles et autres champignons de saison ! Comme ils aiment manger tout ce qu’ils trouvent, ce n’est pas étonnant que le blaireau soit devenu l’emblème des Pouffsouffle, une des quatre maisons de l’école de sorcellerie Poudlard, dans la saga Harry Potter. La salle commune des élèves se trouve, sans surprise, près des cuisines ! 

Des clans familiaux très accueillants  

La lumière du jour descend. De janvier à mars, c’est la période des amours chez les blaireaux. On peut parfois entendre les amoureux s’appeler à travers la forêt.

En matière de reproduction, Madame Blaireau a un super pouvoir. Quel que soit le moment où elle s’accouple, elle peut mettre en pause le développement de son embryon, pour lancer réellement la grossesse au moment où les meilleures conditions sont réunies ! C’est fou non ? Bien souvent, elle repousse le début du développement de son bébé de 10 mois, pour mettre bas, au bout de 2 mois seulement, en février-mars, soit près d’un an après l’accouplement ! Ainsi, les bébés évitent le froid trop mordant, et naissent à la période où la nourriture est la plus abondante. Les portées de blaireautins comptent habituellement entre 2 et 7 jeunes, qui intègrent pleinement la vie de la communauté à 4 mois. Et même s’ils sont indépendants à ce moment-là, ils restent au sein de leur famille. Chez les blaireaux, on la joue collectif !

Oh, regarde ! Tu as vu ce flash blanc à l’entrée du terrier ? Je suis sûre que c’était le museau d’un blaireau ! J’espère qu’il ne nous a pas entendu(e)s ! Il est rentré immédiatement à l’intérieur. Les individus font souvent des va-et-vient à leur porte avant de se décider, ou non, à sortir. On n’est jamais trop prudent !

Quelques minutes passent, et revoici son museau. Il hume l’air extérieur, et on voit bien sa grosse truffe sombre renifler en tous sens. Puis il rentre à nouveau. Ce n’est qu’au bout de son troisième passage qu’on le voit sortir pour de bon. Il est bientôt suivi d’un autre blaireau de la même taille, et d’un troisième, un peu plus petit. Quelques minutes s’écoulent encore avant que deux autres individus, petits eux aussi, les rejoignent dehors. Ce doivent être des jeunes nés l’an passé. Dans les groupes familiaux, on trouve des parents et leurs jeunes, mais aussi des oncles et tantes, des cousins et des cousines. C’est une joyeuse assemblée, bien loin de leur réputation d’ermites solitaires qui vivent coupés du monde extérieur. Les plus grandes familles peuvent compter jusqu’à 30 membres ! 

En plus de vivre tous ensemble, les blaireaux hébergent aussi des colocataires de toutes sortes. Même en vivant à plusieurs, ils sont bien loin d’utiliser toutes les galeries, annexes, et recoins de leur château-fort souterrain. Et vu le confort de leur palace luxueux, cela fait des envieux. Il est très fréquent de croiser des renards dans les tunnels des blaireaux, mais aussi des lapins, des chats forestiers, des martres et parfois même… des chauves-souris ! Comme tout ce petit monde a ses habitudes et des horaires différents, la cohabitation se passe à merveille. Il arrive même fréquemment que les colocataires ne se croisent jamais ! Chacun chez soi !

Un animal mal aimé

Malheureusement pour les blaireaux, fréquenter le renard, mal-aimé des humains par excellence, leur a porté la poisse. Alors qu’ils paient chaque année, un lourd tribut, lors de rencontres mortelles avec les voitures, on les a accusés d’être porteurs du virus de la rage comme leurs voisins rouquins. Ils ont alors été largement empoisonnés dans les années 1970 et 1980, au point que leur population s’est effondrée. Aujourd’hui, les humains continuent de les pourchasser, car ils transmettraient soi-disant une autre maladie, la tuberculose bovine, qui touche surtout les vaches, et dans de très rares cas, les humains. Cependant, si la maladie existe bel et bien, on ignore qui la transmet à qui. Les blaireaux aux vaches, ou l’inverse ? Et puis, plein d’autres animaux peuvent attraper et transmettre cette tuberculose, des mulots aux chevreuils, en passant par le cerf, l’écureuil gris ou la musaraigne. En France, la seule solution envisagée est de chasser et d’abattre les blaireaux sans relâche, alors qu’un vaccin efficace existe ! 

Par ailleurs, même si ce n’est pas un prédateur, comme le renard, ou ses petits cousins comme la martre ou l’hermine, notre blaireau s’attire les foudres des chasseurs. On lui reproche de faire des dégâts dans les cultures, en mangeant le maïs, les grappes de raisins, ou en creusant dans les talus, quitte à faire des dégâts sur les lignes de train. Mais là encore, aucun suivi scientifique ne peut réellement chiffrer les dégâts causés par nos terrassiers. Le conseil scientifique du patrimoine naturel et de la biodiversité, le CSPNB, a même déclaré en 2016, que les blaireaux ne sont pas en mesure de causer de graves dégâts aux récoltes, car ils ne se spécialisent pas dans un type de nourriture. Cela ne justifie donc absolument pas l’horrible traitement qu’on leur réserve.

Chasse au blaireau

La chasse au blaireau, que l’on appelle « déterrage » ou encore « vènerie sous terre » est extrêmement cruelle, sous ces appellations sobres. Comme ils sont très discrets et prudents, les animaux restent ensemble, bien cloîtrés dans leur bunker, quand ils se sentent menacés. Les chasseurs envoient des chiens, de petite taille comme les teckels, qui se glissent dans leurs galeries, les pourchassent pour les épuiser et les pousser vers une sortie, après des heures de stress… moment auquel ils sont saisis par leurs poursuivants humains et mis à mort sans ménagement C’est encore plus absurde quand on sait qu’aucune étude, aucun plan de comptage national ne peut donner une estimation précise de la population de blaireaux en France…

Même si on retrouve, dans la société complexe des blaireaux, tous les indices qui caractérisent les espèces que l’on qualifie de plus futées, il n’existe aucune recherche actuelle sur leur intelligence. Du fait de leur discrétion, ils sont difficiles à suivre, et ils souffrent encore d’une bien mauvaise réputation, comme on l’a dit. La majorité des études actuelles se focalisent sur leur rôle potentiel dans la transmission de maladies. Alors qu’il y a fort à parier que notre espiègle terrassier à plus d’un tour dans son sac… Quand on voit ces animaux paisibles se renifler, jouer, se frotter gaiement à l’entrée de leur logis, il est difficile d’imaginer que l’on puisse uniquement les voir comme des nuisibles à éradiquer. Heureusement, notre petite famille semble pour l’heure à l’abri, dans ce bosquet loin du monde. Seul le hululement de la chouette hulotte vient ponctuer leur quiétude. Alors que le plus petit blaireau se mordille les pieds, et que les deux autres se lancent dans une joute intense, les deux plus gros animaux semblent décidés et partent chacun de leur côté, sur des sentiers séparés, pour chercher de quoi se rassasier. Bonne cueillette !

Propre comme un blaireau !

S’ils ont la réputation d’être pantouflards, les blaireaux ont en réalité tout compris à la vie ! Ils aiment leur petit confort et être bien propres ! D’ailleurs, je ne sais pas si tu as remarqué, mais quand le dernier des blaireautins est sorti du terrier, il est allé un peu derrière sur le côté, dans un recoin un peu caché. En fait, il est allé aux toilettes ! Les blaireaux aménagent à plusieurs endroits stratégiques, autour de leur abri, des latrines, que l’on appelle des « pots ». Chacun peut venir se soulager dans ces trous spécialement aménagés. Ils permettent également de délimiter leur territoire, et de se signaler face aux autres familles de blaireaux environnantes. Ainsi, pas d’accidents de pipi au lit dans les chambres et les galeries ! Le terrier est propre et sain, et chacun reste chez soi.

En parlant de lit, les blaireaux se créent un matelas moelleux pour leur chambre à coucher. Ils récoltent de douces mousses et des feuilles veloutées, qu’ils coincent contre leur poitrine. C’est comique à voir. Ils accumulent un petit tas de matériel, sous leur menton, et rentrent à reculons dans leur galerie. Ils se déplacent ainsi en marche arrière, jusqu’à la chambre dont la litière a besoin d’être changée. Et tout comme toi, tu changes tes draps régulièrement, nos blaireaux renouvellent leur couchage plusieurs fois par an. C’est un sacré boulot ! Leur matelas reste ainsi propre et frais, sans saletés ni parasites.

Enfin, quand ils sortent à l’air libre, après une journée passée sous terre, tu l’as peut être noté, les blaireaux font une grande toilette ! Ils se frottent, se mordillent, et se lèchent minutieusement pour débarrasser leur pelage de la poussière. C’est très drôle de les voir se gratter vigoureusement avec leurs pattes arrière, assis sur leur fesses, comme des ours auxquels ils ressemblent encore plus, dans cette posture.
 
Pas de doute, dans un coin tranquille, ça a l’air rudement chouette la vie de blaireau !
 



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